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mercredi 17 mars 2010

Le coureur

Au coin de la rue surgit un homme qui court dans ma direction. Sa foulée est rapide et assurée, bien plus rapide que celle d’un jogger du dimanche, régulière et souple, assurément celle d’un coureur aguerri.

Ma première pensée, que je ne raccroche à rien, est le sentiment de liberté et d’harmonie profonde qu’il dégage, de beauté aussi. Puis me vient cette réflexion : « Punaise, quelle forme pour son âge » - il a soixante-dix ans à vue de nez, peut-être même plus. Il me faut pas loin de quatre à cinq secondes supplémentaires pour réaliser qu’il est entièrement nu.

Quand il me croise, j’entends son souffle régulier et paisible. Son regard ne croise pas le mien, il est tout entier dans sa vie intérieure. Tardant à sortir de mon hébétude, je fais quelques secondes plus tard précipitamment demi-tour et tente de le rejoindre. On ne peut pas le laisser comme ça.

Il y a très peu de monde dans la rue. Je m’essouffle, consciente que je ne le rattraperai probablement pas sans parvenir à me résigner à abandonner. Devant le square de la résidence du bout de la rue, un groupe de jeunes s’interpose et arrête sa course. Ces jeunes je les croise souvent en sortant du bureau ; arrogants, malcommodes, parlant fort, il faut les contourner par la chaussée lorsqu’ils sont au milieu du trottoir car pas un d’entre eux ne laissera le passage.

Je ralentis le pas, me rapproche hésitante. Je me demande si je n’aurais pas dû entrer dans la pharmacie devant laquelle nous nous sommes croisés pour demander de l’aide. Les jeunes ont entouré le coureur, l’un d’eux me voyant me diriger vers eux m’interpelle « Vous connaissez ce dingue ? » Je fais signe que non de la tête et me rapproche encore. Un autre, le regard dur, s’adresse à mon premier interlocuteur, d’un ton sec et hargneux « il n’est pas dingue, il est malade, tu vois pas qu’il est malade, connard ? » L’autre se le tient pour dit et recule d’un pas.

Regard-Dur se tourne à nouveau vers le vieux monsieur, le prend par le bras : « On va vous raccompagner chez vous, vous allez crever de froid, faut pas rester comme ça. » « Je n’ai pas froid, je cours, laissez-moi tranquille », répond l’homme sans le regarder en tentant de se dégager de la prise du jeune homme. L’autre ne cède pas : « Vous habitez où ? ». L’homme ne répond pas mais un autre de la bande fait un geste du menton vers un bâtiment « Je l’ai déjà vu ce papy, il habite là-bas. »

Regard-Dur, la main toujours crochetée au bras du coureur, l’entraîne dans cette direction. « Lâchez-moi, je veux courir, lâchez-moi ! » La voix est à la fois inquiète et impérative. « Oui, oui, vous allez courir, mais d’abord il faut mettre un short », lui enjoint autoritairement le jeune homme. « Ah. Ah ? » L’homme est surpris mais semble rassuré qu’on ne veuille pas définitivement l’empêcher d’exercer sa foulée.

Le gamin - qui a l’air beaucoup plus jeune tout à coup, et beaucoup moins dur - le gamin, disais-je, suspend son souffle une seconde et lâche, comme malgré lui : « Vous allez mettre un short et on va courir tous les deux, d’accord ? Autant que vous voulez. »

Les autres se reculent, font un passage mais ne les suivent pas. Je n’ai pas bougé depuis tout à l’heure, spectatrice de l’étrange scène qui se joue devant moi. Un copain prévient : « Tu vas te faire jeter, c’est un immeuble de gros bourges. Et puis il a pas ses clés », pouffe-t-il. Imperturbable ou plutôt indifférent, le jeune homme rétorque : « Je vais sonner chez les gardiens, on verra bien. »

Je sors de ma torpeur : « Je vous accompagne si vous voulez ? ». ll grommelle « Oué. » Notre trio se met en branle, je pense fugitivement que je vais être en retard au boulot et aussitôt que ça n’a pas d’importance. Dans le hall de l’immeuble on sonne chez le gardien ; pas de réponse. Le gamin me dit : « C’est pas grave on va attendre. Allez-y, madame, ça va aller. »

J’espère ne pas faire d’erreur de jugement mais je sens qu’il veut s’en occuper seul, qu’il veut prendre soin de lui, affronter s’il le faut la méfiance du gardien de l’immeuble. Il s’est donné cette mission. Je fais confiance à mon instinct et je les salue tous les deux. L’homme se met à pleurer « Je ne veux pas être là, je veux courir. » « On va y aller, on met un short et on y va », répète le gosse en litanie. Et vers moi, retrouvant son regard dur et son ton coléreux : « Saloperie de saloperie ! »

Et je sais qu’il ne parlait ni de moi, ni de l’homme. Je cligne des yeux pour lui dire que je comprends, que je suis d’accord, et je ressors de l’immeuble.

Depuis ce matin dans ma tête, tourne en boucle ce poème de José Maria de Heredia, « Le coureur », l’un des premiers que mon papa m’ait fait apprendre par coeur et que j’étais si fière de lui réciter.

Tout à l’heure, en sortant d’ici, j’irai sonner à la loge de l’immeuble. J’espère qu’on les a laissés courir.

Les jours d’avant

dimanche 28 février 2010

Sélections photos - février 2010

Robert Rapilly - Editions du Camembert

mardi 16 février 2010

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vendredi 12 février 2010

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Il fut un temps, notamment dans les couches[1] intellectuelles et/ou aisées où faire le choix d’allaiter son enfant était regardé comme une sorte de manifestation de bestialité ou à tout le moins une pratique vaguement arriérée. C’était très con. Pas moins con (...)

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Maman parle de plus en plus souvent de la mort, de sa mort, sans aucune tristesse ni appréhension et je la sens parfaitement sincère. Elle ne redoute que le comment mais pas le quand. Elle vient de prendre un abonnement avec une société qui lui loue un (...)

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