Kozeries en dilettante

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Mes petits cailloux

Parce que je préfère qu'ils soient lus dans l'ordre où ils ont été écrits, ces billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction, soit de 2006:46 Fille à 1960:00 Jésus et moi.

Après ce billet évoquant ma naissance, j'ai ensuite choisi de rebrousser chemin et c'est ainsi qu'après 1960:00 Jésus et moi j'ai poursuivi avec 00:1960 Garçon et que je remonte actuellement les années qui me mèneront de nouveau à aujourd'hui.

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lundi 18 décembre 2006

1971:11 matronyme

En toute fin d'année.

« Bonsoir, mademoiselle C*** !
– Bonsoir maman ! »

Hi hi, Maman a l'air de bonne humeur ce soir.

« Je répète : bonsoir mademoiselle C*** !
– ? ? ?
– Tsssssst, tu ne m'écoutes pas. Note bien que je n'ai pas dit "mademoiselle dite C***"...
– Aaaaaaaah ! Alors ça y est ? J'ai un vrai nom de famille ?
– Oui, presque. Ça a été voté, il n'y a plus qu'à attendre que ça soit appliqué ! »

Ah chouette alors. Comme Maman était en instance de divorce elle n'a pas pu me reconnaître quand je suis née, sinon j'aurais porté le nom de son ex-mari. Mais Maman a appris que maintenant les femmes allaient pouvoir reconnaître leurs enfants hors mariage. D'un côté ça m'aurait un peu plu de porter le même nom que Cassandre, mais pas trop celui de son père. Puis d'ailleurs depuis que Cassandre est mariée elle porte le nom de son mari alors...

« Ah mais non, je ne vais pas m'appeler C***, je vais m'appeler B*** en fait, comme Papa ! Vous allez vous marier. » J'avais toujours pensé que Maman et Papa ne se mariaient pas en attendant que Maman puisse me reconnaître sans son ancien mari, pour que je ne sois pas reconnue que par Papa ; ça serait pas juste que lui aie le droit et pas elle. Et puis le « dite » on ne l'employait que pour les papiers officiels ; au lycée par exemple personne ne l'utilisait.

Maman dit que non, ils ne vont pas se marier, ça sert à rien. Et comme je vis avec elle c'est beaucoup plus simple pour les papiers qu'on porte le même nom toutes les deux. Ah. Je ne veux pas faire de la peine à Maman alors je ne dis pas que j'avais tout prévu pour quand ce jour arriverait. Pas le mariage, même si ça aurait été une vraiment belle fête, mais le nom. Je l'aurais porté à la russe : Anna Fedorovna B***, ça ferait super élégant, comme dans les romans !

« Vous irez quand faire les papiers ? » Maman répond qu'elle ira dès que le décret sera passé. Qu'elle ira à la première heure du premier jour où elle en aura le droit. Et c'est ce qu'elle a fait. Entre-temps des cris dans la cage d'escalier m'auront appris pourquoi mes parents ne s'étaient pas mariés ni ne se marieraient jamais.

Mais jamais mon père ne m'a reconnue ni à cette époque ni plus tard lorsque adulte je lui ai demandé explicitement de le faire. « Les papiers on s'en fout », disait-il. Sûrement pas tant que ça puisque malgré mon insistance ça ne s'est jamais fait. J'en suis arrivée à la conclusion (puisque aucun enjeu matériel ne pouvait entrer en ligne de compte pour l'héritage de ce poches-percées qu'il était) que c'était pour ne pas en rajouter à la douleur d'une autre. Au moins est-elle la seule à porter ce nom.

Je me suis plus ou moins faite à cette idée, me suis plus ou moins nourrie d'un presque-nom grâce à mon pseudonyme ou l'intitulé de telle boîte mail. Mais parfois j'avale un peu de travers.

vendredi 15 décembre 2006

1972:12 maudit caprice

Hiver 71-72 (février peut-être bien). Avoir un papa héros c'est formidable mais des fois j'aimerais qu'il soit un homme ordinaire. Papa ne vit pas avec nous parce qu'il a un ami, un très bon ami, son ami d'enfance, dont la femme est très très malade depuis des années et des années. Elle a des migraines constantes, qui la rendent quasi impotente et il faut la veiller nuit et jour pour la soulager si elle a besoin. Papa la veille toutes les nuits. C'est pour ça qu'il ne peut pas rester à la maison le soir.

Je ne suis pas idiote, je viens d'avoir onze ans, alors bien sûr j'ai pensé que de temps en temps Boris pourrait veiller sa femme la nuit même si déjà il la veille le jour, en prennant des vacances de son travail de nuit par exemple. Ou alors ils pourraient prendre une infirmière. J'ai pensé ça et je m'en suis voulue de mon égoïsme. Si j'étais malade je n'aimerais pas qu'une étrangère s'occupe de moi, je préférerais que ce soit ma famille ou mes amis d'enfance bien sûr. Et le pauvre Boris il faut bien qu'il dorme lui aussi de temps en temps, c'est pas comme Papa qui est si fort qu'une heure ou deux sur le fauteuil près du lit ça lui suffit.

Mais j'ai onze ans et je suis intelligente, donc je me dis que si seulement juste une fois de temps en temps ils pouvaient trouver une solution pour une nuit, pas grand-chose, disons une nuit par an, j'aimerais tant que Papa dîne avec nous et aussi qu'il dorme à la maison et qu'il soit là le matin quand je me lève. Je me demande à quoi ressemble Papa en pyjama. Je ne l'ai jamais vu qu'en costume ou des fois l'été avec un polo et une jolie veste. Il ne doit pas en mettre, des pyjamas, jamais. On ne veille pas une malade en pyjama : imaginons qu'il faille courir à la pharmacie chercher un médicament, ou filer à l'hôpital ?

Quand Boris et sa femme prennent des vacances, Papa part avec eux, dans un petit village de l'Yonne. Maman a loué une maison pas très loin à dix kilomètres pour qu'il puisse venir nous voir quand même. Papa ne prend jamais de vacances sans eux, il est très courageux.

Ça fait plusieurs semaines que je n'arrive plus à être raisonnable et que je supplie Papa et Maman de trouver une solution juste pour une nuit, juste une seule fois. Je ne suis pas très fière de moi de mon petit caprice d'enfant gâtée mais je ne peux pas m'empêcher de retarder tous les jours son départ. Je me souviens de notes à lui montrer ou d'un poème qu'il doit me faire réciter. Ou alors je lui demande d'attendre que j'ai mis ma chemise de nuit et ma robe de chambre pour que ça fasse un peu comme le bisou au lit. Je pleure des fois un peu. Et je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur et j'attends que l'ascenseur arrive et que les portes se referment pour rentrer dans l'appartement.

Ce soir-là encore je le raccompagne jusqu'à l'ascenseur. J'ai un peu triché avec l'histoire des notes et la chemise de nuit mais je n'ai pas pleuré. Mais quand l'ascenseur arrive, je sais que je ne pourrai pas le laisser partir. C'est trop dur. Trop dur un soir de plus. Je m'accroche de mes deux mains à sa grande main large et chaude, ces mains qui enveloppent les miennes quand il m'aide à me les laver avant de passer à table. Je sais le faire toute seule bien sûr, mais on continue pour le plaisir. Ses habits sentent bon son tabac à pipe, la jolie pipe Saint-Claude qu'il me laisse parfois bourrer pour lui avec le cure-pipe que je lui achète à chaque anniversaire et qu'il accueille à chaque anniversaire comme si c'était le plus beau cadeau qu'on lui ait jamais offert. J'éclate en sanglots de voir encore partir cette odeur et cette chaleur.

Oh Papa, s'il te plaît, juste une nuit, juste cette nuit, une seule. Papa me dit que je sais bien qu'il doit partir, qu'il ne peut pas faire autrement. Mais je n'arrive pas à lâcher sa main. Une nuit, rien qu'une nuit. Je crie fort parce qu'il essaie de dégager sa main. Le carrelage du palier et de la cage d'escalier fait résonner très fort mes cris, comme quand on joue à s'appeler de notre huitième étage au rez-de-chaussée. S'il te plaît, s'il te plaît. Maman est adossée au chambranle de la porte, elle essaie de me calmer en me parlant d'une voix raisonnable et moi aussi j'essaie mais je n'y arrive pas. Papa passe la main sur son crâne. Il lui dit Fais la rentrer bon sang ! Maman me prend la main mais elle ne tire pas très fort, ou alors c'est la chaleur de la main de Papa qui me donne la force de lui résister. Je crie en vrac toutes les idées qui me sont venues pour qu'il puisse rester : l'infirmière, des vacances de Boris, ou alors Cassandre ou Maman. Elles s'en occuperaient bien de la femme de Boris, elles, il n'y a pas de soucis à se faire. Juste une nuit une seule, rien qu'une et je ne demande plus jamais, je te le jure. J'ai de la peine pour la femme de Boris je te promets Papa.

Maman a lâché ma main et elle dit elle aussi avec une drôle de voix : « Tu ne peux pas lui faire ça, il faut lui dire. » Alors il crie lui aussi et je sais bien que le voisin d'en face qui passe sa vie derrière l'œil de sa porte il ne doit pas en perdre une miette. Il dit « Ah non, pas toi aussi, tu ne vas pas t'y mettre ! » Et Maman se met à pleurer-crier aussi en disant qu'elle aussi elle en a marre qu'il parte tous les soirs. J'entends qu'elle est triste et en colère et qu'elle s'en fout des voisins, même ceux d'en-dessous qu'on vient d'entendre ouvrir leur porte. Elle répète dis-lui ! mais dis-lui donc ! Et Papa dégage sa main et met un pied dans l'ascenseur, il va partir et je hurle parce que je sens bien que s'il ne reste pas ce soir il ne restera jamais. Je crois que je peux me calmer, attendre encore, si... Papa, pas ce soir parce que Boris compte sur toi. Dis-moi juste que c'est promis pour demain soir et je te laisse le rejoindre. Papa claque la langue au palais et fait non de la tête. Allons, allons, ma petite fille, sois raisonnable.

Alors Maman dit : « Ce n'est pas la femme de Boris qu'il va rejoindre, c'est sa femme à lui ! »

Alors Papa crie « Et merde ! » très fort. Et il lâche la porte de l'ascenseur et il nous fait signe de rentrer dans l'appartement et il rentre lui aussi. J'essaie de comprendre. J'essaie de mettre ces mots dans un ordre qui leur donnerait du sens : belle marquise d'amour vos yeux... vos yeux me font belle marquise. Mourir.

Maman a menti, hein Papa ? Elle était en colère alors elle a menti. Non, on ne voulait pas te le dire comme ça (regard assassin vers ma mère), mais c'est vrai. Non ! Ça n'est pas vrai ! C'est impossible ! C'est faux ! C'est pas vrai, parce que... parce que le Père Noël n'existe pas !

Mes parents ne m'ont jamais fait croire au père Noël ni à la petite souris ni à toutes ces balivernes parce qu'ils n'aiment pas les mensonges qu'on raconte aux enfants et qu'ils ne me prennent pas pour une idiote à qui on peut raconter des histoires aussi énormes. Donc. Preuve.

Papa dit que oui, il est marié. Qu'on ne m'en a pas parlé parce que je n'aurais pas pu comprendre. Qu'on me l'aurait dit un jour. Mais que je sais bien qu'il m'aime et qu'il m'aimera toujours et que ça c'est le plus important.

Je dis oui, d'accord. Je n'en crois pas un mot. Un mensonge, pourquoi pas deux. Et ils m'ont bien assez pris pour une idiote à me faire gober ça. Et je suis bien assez idiote pour l'avoir cru jusqu'à me battre avec une copine de classe qui disait que ses parents étaient sûrs que c'était des mensonges. « Tu es jalouse de mon père parce que c'est un héros et pas le tien, pauvre imbécile », voilà ce que je lui avais dit. C'est moi l'imbécile. Onze ans. Imbécile et ridicule. Je sais faire des problèmes de robinet mais je suis incapable d'additionner deux et deux.

Quand Papa est parti on mange en silence. Maman demande pardon, elle dit qu'elle n'aurait pas dû me dire ça sans m'y préparer, qu'elle regrette. Je dis oui, d'accord, c'est pas grave, Maman. Après le dîner on allume la télé et je viens tout contre Maman après sa toilette. Elle a mis son peignoir qui est tout comme le mien mais en mauve alors que le mien est bleu ciel.

« Comment elle s'appelle la femme de Papa ?
– Aïda
– Aïda comment ?
– Aïda B***.
– Ah. »

Mon monde vient de s'écrouler.

jeudi 14 décembre 2006

1973:13 mes manifs

Mai 1973, planquée sous une table, j'assiste aux assemblées générales des lycéens contre la loi Debré. En principe, mon statut de cinquième, même redoublante, ne m'autorise pas à participer aux réunions mais je ne raterais ça pour rien au monde. J'aime l'effervescence des réunions, les départs en kermesse pour les manifs, la confection des banderoles, les propositions de slogans, les réécritures de chansons. Je ne participe pas à proprement parler au mouvement lycéen mais j'en suis une spectatrice avide et ravie. Le printemps lycéen est arrivé comme une fête au milieu d'une année terne, je m'accroche à leurs rires.

Merde, la prof d'allemand m'a vue. Nous nous détestons cordialement depuis déjà l'année dernière, à ma première cinquième. Elle a pesé de tout son poids dans ce redoublement malgré les efforts de ma bien-aimée prof de français et mes notes à peu près correctes dans les autres matières.

Cette année c'est ma prof principale et c'est encore pire. Après m'avoir chopée dans l'A.G., elle convoque Maman. Maman y va avec Papa. L'autre demande qui c'est le monsieur qui n'est pas dans ses fiches (ça l'a bien énervé, ça, Papa : « Tu as mis quoi sur la fiche ? » me demande-t-il. « Inconnu. » Papa serre les mâchoires et passe la main sur son crâne.). Elle dit que je suis trop jeune, immature et sans doute limitée intellectuellement. Elle veut que je passe des tests pour être orientée en filière courte ; elle dit que je suis influençable et que je vais tomber dans la délinquance. Maman et Papa me disaient que les profs n'aiment ni ne détestent leurs élèves, mais quand ils l'ont rencontrée et que la prof leur a expliqué ses projets pour moi, ils se sont détestés tout pareil qu'avec moi. Quand Papa lui a dit qu'en primaire j'étais toujours première de ma classe, l'autre a laissé tomber : « Oui... à Ivry. » Quand Maman lui a dit que mes notes n'avaient chuté que depuis le milieu de l'année dernière, que j'étais super bonne en sixième dans votre établissement parisien et qu'il fallait me laisser un peu de temps, l'autre lui a dit « c'est toujours difficile pour des parents d'admettre que leurs enfants ne sont pas capables de faire des études ».

Après, comme maman est une adulte et que c'est une fille elle ne lui a pas cassé la gueule. Moi j'aurais voulu qu'elle lui casse la gueule, je la hais. Mais Maman n'a pas fait ça, Maman lui a proposé un marché : on ferait les tests en double, chez le truc où la prof veut m'envoyer et chez un organisme que Papa et Maman choisiraient. Quel que soit le résultat ils me mettraient ailleurs l'année prochaine. Mais si les résultats étaient bons, on écrirait sur mon bulletin que je pouvais passer en quatrième et s'ils n'étaient pas bons, les profs écriraient ce qu'ils voudraient.

Ils me disent ça le soir, quand je rentre à la maison. Et qu'ils ont pris rendez-vous pour ce samedi et le samedi suivant dans des instituts je-sais-pas-quoi pour les tests. Je ne veux pas y aller. Je leur dis : ah ben non, samedi ya manif et maman a dit que je peux y aller si je promets de rentrer avant l'arrivée du cortège et que ça ne me fait pas sécher des cours. Et c'est Maman qui commande, c'est elle sur les papiers, et Maman a dit oui et elle tient toujours parole. Maman me dit que c'est pas un souci, les tests sont le matin. Aaaaaah mais non : le matin j'ai cours. Eh bien tu n'iras pas en cours.

Je n'ai plus d'arguments. Je vais les décevoir ; moi je le sais bien que je ne suis pas intelligente, mais eux pas encore, ils ne se rendent pas compte. Quand Papa est parti je demande : je vais aller où si les tests sont mauvais, dis Maman ?

SuperMaman éclate de rire : « Si les tests sont mauvais ?!? Si les tests sont mauvais ?!? Tu t'es mise à boire en cachette ? ... "si les tests sont mauvais", pffffffff ! Tiens, tu sais quoi ? Ce soir, on fait la RE-VO-LU-TION ! A bas, à bas, à bas la prof d'allemand ! »

mercredi 13 décembre 2006

1974:14 la téléréalité c'est rien que des copiteurs

Année scolaire 1973-1974. Le changement d'établissement me procure un immense soulagement. Il me faudra certes allonger mon trajet d'une vingtaine de minutes en ajoutant le métro à l'autobus, mais je m'en fiche, je vais être bien mieux ici, je le sens. De l'ancien bahut, je ne conserve que Fredo comme copain ; au cours cette année de quatrième se constituera une petite bande de six joyeux lurons dont il sera, ainsi que Samuel, Pascal, Emmanuelle et Claire. J'en sais peu ou rien de ce que sont devenus les quatre autres, mais Claire est restée depuis ma plus ancienne et meilleure amie.

La rencontre, je l'avais racontée là. La suite c'est toutes les années entre celle-ci et aujourd'hui et la certitude que tous les demains aussi. Et vu qu'à l'occasion de ce récit je m'étais fait engueuler, je n'en dirai pas plus. Je n'écrirai pas qu'elle croit que sa rage s'est enfuie mais que c'est juste qu'elle lui a cousu d'autres habits et que la muletta n'est pas bien loin encore, je la vois distinctement moi, juste là sous les capes qu'il faut bien mettre en vieillissant pour traverser l'hiver suivant. Je ne dirai rien non plus de toutes les fois où elle était là quand il le fallait, comme par exemple passer des jours entiers à m'accompagner ici et là pour acheter les meubles nécessaires à mes premiers battements d'aile en solitaire et prétendre qu'elle n'avait rien de mieux à faire que les charger, décharger et monter avec moi. C'est pas comme si elle avait eu quatre petits à s'occuper. (Ah si ?) Ou que si parfois nous étions moins proches au quotidien, j'ai toujours su qu'elle répondrait présente au moindre appel, et que c'est bien plus important que le reste. Non non non, je n'en dirai rien, motus et bouche cousue.

En 1974 on ne savait pas encore ça, mais nous étions devenues très vite inséparables, l'une dormant chez l'autre, passant une bonne partie de nos vacances ensemble avec sa famille ou la mienne. C'est à l'occasion d'un retour de vacances en Bretagne que le ton était monté très vite entre Claire et sa mère, comme très souvent. Et comme très souvent, Claire disait à sa mère que la mienne était un milliard de fois plus sympa qu'elle. Maman-de-Claire protestait, elle disait que les parents des autres ont toujours l'air d'être plus cools que les siens. Et justement, moi je la trouvais très sympa, Maman-de-Claire, c'est ce que j'ai dit. Beaucoup plus sympa que la mienne. « Ah, tu vois », a dit Maman-de-Claire, « c'est exactement ce que je disais. » « N'importe quoi », a dit Claire « je suis sûre que je serais beaucoup mieux chez Geneviève ». « Et moi chez ta mère ! », ai-je répondu, « on devrait échanger ».

« Chiche ! », proposa Maman-de-Claire « au bout de deux semaines vous n'aurez qu'une hâte, revenir chez vous. ». Chiche ? Heeeeeey, mais c'est une idée gé-niale ça !

On en a parlé à ma mère et elle a été d'accord tout de suite, l'idée l'amusait beaucoup elle aussi. Alors Claire et moi, avec nos familles, on a inventé le concept de « Vis ma vie », même qu'on devrait demander des droits d'auteurs à la TV.

Je suis allée habiter chez elle et elle est venue habiter chez moi pendant une quinzaine de jours. Tout le monde a joué le jeu, à fond : je ne me souviens plus pour elle, mais moi j'appelais ses parents « papa » et « maman » et je leur demandais l'autorisation d'inviter « mon amie Claire » à venir à la maison, et ils pesaient le pour et le contre : tu as fait tes devoirs ?

Je vivais seule avec ma mère tandis qu'elle habitait avec son père, sa mère, son petit frère et sa petite sœur. Je vivais en banlieue et elle à cinq minutes à pied du lycée, ma mère avait fait des études de comptabilité et commencé à travailler à dix-sept ans, ses parents avaient fait des études longues et de haut vol. Pour elle comme pour moi le changement était radical. A moi le bonheur de traîner devant la porte du lycée tandis qu'elle prenait son métro et son bus pour rentrer, wéééé ! A moi les bagarres avec mon frère et ma sœur, wééééé ! Mais il y eut aussi les déconvenues : « papa » et « maman » n'avaient jamais beaucoup de temps pour me parler, on ne passait pas les soirées ensemble parce qu'ils restaient entre adultes et que les enfants devaient aller dans leur chambre après dîner. Ils ne faisaient jamais de bisous non plus, même quand on allait se coucher. Ils ne me demandaient pas ce que j'avais fait dans la journée.

« Chez » Claire aussi il y avait les trucs chouettes : sa maman pour elle toute seule et toute disponible, toujours prête à bavarder, et puis pas obligée de finir ce qu'il y avait dans son assiette, et puis le bisou du soir (« elle le fait vraiment avec toi, ta mère, de t'embrasser quand tu vas te coucher ? – Ben... oui ! »), mais aussi les mauvais plans comme les trajets maison-bahut ou devoir faire le repassage parce que Maman ne pouvait pas tout faire toute seule, ou le fait de justement passer toute la soirée avec maman et ne pas avoir le droit de fermer la porte de sa chambre.

Bien contentes de notre aventure en pays exotique, à l'issue des deux semaines nous avons finalement toutes deux retrouvé avec plaisir nos pénates aux inconvénients apprivoisés mais je me souviens avec tendresse de ce drôle de voyage dans le pays étrange de ma copine.

Aujourd'hui c'est son anniversaire, mais chut, n'en disons rien, je vais encore me faire engueuler.

mardi 12 décembre 2006

1975:15 cépajuste

Quelque part en 1975, mais me souviens plus quand exactement. Rha les salauds, ils ont collé Claire en prison ! Oui, non, d'accord, en pension, mais c'est tout pareil. Claire a fugué une paire de semaines, un tout petit voyage de rien du tout à Amsterdam avec un situationniste barbu, et à son retour ses parents l'ont envoyée loin très loin dans les Alpes-Maritimes. Heureusement ils n'interdisent pas le courrier, mais qui sait s'ils nous lisent ? Soyons prudentes.

Elle dit qu'elle ne risque pas de faire le mur (et je vois bien que c'est vrai, pas pour si on intercepte nos lettres) parce qu'une fois de l'autre côté il n'y aurait rien de plus. Elle est dans le trou du cul du monde et là-bas il n'y a rien, mais alors rien de rien qui rend la vie intéressante. Et les gens sont tous des cons, très très cons. Ses lettres sont désespérées et colériques. A la réflexion peut-être plus colériques que désespérées, mais c'est bien normal, on a toujours raison de se révolter.

En fait quand elle est partie elle ne m'avait pas prévenue. Au début, j'étais vexée, j'ai cru que c'est parce qu'elle n'avait pas confiance en moi, mais après elle m'a expliqué que c'était pour qu'«ils» ne puissent pas me faire parler. Je me demande s'ils seraient allés jusqu'à la torture ? Non, je crois pas quand même, mais sait-on jamais, les réacs c'est des fois prêts à tout pour nous empêcher de vivre. Enfin, je sais pas trop, en même temps. Je ne sais pas si je peux dire à Claire que quand elle était partie, sa mère m'a téléphoné presque tous les jours et qu'elle me faisait de la peine. Elle avait l'air vraiment inquiète, vous voyez, je crois qu'elle était vraiment inquiète, pas seulement pour des histoires de bonne morale, juste savoir si sa petite fille allait bien. Elle me disait que je savais sûrement où Claire était vu qu'on était meilleures amies et qu'elle ne me demandait pas de lui dire où, mais de lui dire de revenir. Et puis aussi elle me demandait de lui parler de Claire, de lui expliquer pourquoi elle était partie, ce qui n'allait pas dans la famille qui faisait qu'elle préférait partir loin plutôt que leur parler. Et moi j'étais bien embêtée avec tout ça, j'aurais voulu ne pas me sentir malheureuse pour elle, j'aurais voulu lui dire aussi pourquoi Claire était partie, mais il aurait fallu que je sache vraiment pour pouvoir expliquer. Je lui ai dit « Elle disait que c'était invivable chez vous. Et que c'était insupportable. » « Mais quoi ? quoi exactement ? » et je répondais « Je ne sais pas en fait, je ne sais pas. C'est tout qui est insupportable je crois. Vous êtes trop sévères, trop autoritaires, enfin elle peut pas respirer quoi. »

Alors après sa mère elle faisait un genre de négociation avec moi, elle argumentait, m'expliquait que non, c'est pas du tout comme ça, tu le sais bien Anne, non ?, me demandait encore des pourquoi et des comment. Elle disait que Situ-Barbu était un sale type, et là je ne pouvais pas lui donner tort, je ne l'aimais pas ce mec. Mais Claire c'était mon amie alors je ne savais pas si je devais du coup le défendre ou dire à Maman-de-Claire que j'étais bien d'accord avec elle.

Et quand elle est rentrée ils l'ont jetée en prison en pension. J'étais malheureuse sans elle, malheureuse pour elle. Mais en même temps je l'enviais. Son exil faisait d'elle une héroïne, une martyre, et moi je restais bêtement chez Maman, on ne s'engueulait pratiquement jamais. Vous imaginez la tuile que c'est ? Rien, pas une prise pour partir en claquant la porte, si je râlais on discutait, on parlait et à la fin on se mettait d'accord. En plus elle était souvent malheureuse à cause de Papa alors je n'allais pas en rajouter une couche. Et puis elle se serait retrouvée toute seule. Tandis que là c'était toujours maison ouverte chez moi, je pouvais débarquer avec qui je voulais, elle était toujours d'accord, et d'accord aussi pour que des copains viennent dormir à la maison et d'accord pour qu'on emmène Claire en vacances, et d'accord pour emmener toute la bande en week-end à la campagne. Tout ce qu'elle me demandait c'était de ne pas la laisser en dehors, je pouvais faire à peu près tout ce que je voulais pourvu que ce soit avec elle ou au moins que je lui raconte tout. Et comme elle était super sympa, tous mes copains l'aimaient bien.

Moi, j'aurais tant voulu qu'elle se fâche sur des trucs de réacs, qu'elle m'interdise d'aller à une manif, qu'elle m'interdise de voir tel ou tel copain. J'aurais tant voulu pouvoir me mettre en colère.

Plus tard, une chanson d'Anne Sylvestre disait :

Merci ô merci, de n'avoir jamais rien compris,
De m'avoir laissée libre.
Merci ô merci, de n'avoir jamais rien compris,
De m'avoir laissée libre, libre, libre
D'arriver jusqu'ici.

lundi 11 décembre 2006

1976:16 la première fois

Février. J'ai un amoureux ! J'ai un amoureux !

« Allo, Julie ? Devine ? ... Siiiiiiii ! » « Allo, Isobel ? Il habite à Menton, on s'est rencontrés au ski, tu sais j'étais avec Claire. L'était perchman sur la piste grands débutants. » « Allo, Jean-François ? Naaaan mais il est pas lycéen, il travaille, il est super vieux, dis, plus que toi. Notre anniversaire tombe à deux jours d'écart on fêtera ses 21 et mes 16 ensemble en novembre. »

On s'écrit, deux, trois, quatre fois par semaine. Je guette les enveloppes à l'écriture serrée, nos lettres souvent se croisent. C'est ennivrant. Claire aussi a un amoureux. Il veut devenir psychanalyste ou phillosophe, il a pas décidé, alors il s'entraîne déjà avec nous : on lui raconte nos rêves et il les interprète. Nan mais sérieux, Serge, c'est vraiment toujours sexuel ? Ben merdalors !

Ah d'ailleurs, tiens, à propos... mon amoureux m'écrit qu'il viendra à Paris pour la rentrée prochaine, il va s'installer à la capitale. Gé-nial ! Mais quand j'ai annoncé ça à la famille, Cassandre a dit à ma mère qu'il serait temps de m'emmener chez un gynéco, pour qu'il me prescrive la pilulle. » Ah ? Euh... euh... ah oui. Ah ben oui. Houlala. Houlalalala. Non mais faut pas paniquer, maman a dit que ça faisait un peu mal la première fois mais plus après. Qu'après c'était génial à condition de tomber sur le bon gars. Bon, d'accord. Et puis j'ai Notre corps nous-mêmes dans ma biliothèque évidemment. Mais quand même, je crois que j'ai un peu peur. Mais juste un peu hein. C'est rien du tout, je le sais. Toutes les femmes ont eu une première fois pas vrai ? Et à part la tante barrée, ça ne les a pas empêchées de remettre ça.

Oui, mais est-ce qu'après, même admettons que ça ne fasse qu'un tout petit peu mal, est-ce qu'après je ne vais pas être asservie, humiliée, dépossédée ou un truc du genre ? Depuis toute petite, les dimanches soirs chez ma frangine, pendant que les adultes n'en finissaient pas de refaire le monde, j'allais bouquiner dans la chambre de Cassandre et Dom. Il y a quelques années, je devais avoir douze ou treize ans, quand j'ai eu fini tous les Zévaco, je suis tombée sur le bouquin dont ils n'arrêtaient pas tous de parler d'une certaine Kate Millett. La politique du mâle, ça s'appelait. Je lisais un peu les passages où elle expliquait tout ça. Les risques je veux dire. Les risques de se faire ratatiner. Et puis pour illustrer elle collait des passages de romans pornographiques, pour expliquer à quel point. Et alors le truc qui me fiche sacrément la trouille là, alors que M. Bientôt Premier va débarquer à Paris, c'est que ces passages ça me... enfin ça me... ça me faisait quelque chose. Alors que ça aurait pas dû, je le voyais bien à ses commentaires. Ça aurait dû me faire penser des « pouah, trop rabaissant avec les femmes », mais non, ça me faisait pas ça du tout, ça me faisait des trucs, et pourtant ça n'était rien qu'un livre. Alors un vrai gars ? Et un qu'en plus je serais amoureuse de[1] ? Eh ben là je voyais bien ce qui m'arriverait. Ratatinée sans même me révolter.

Houlalalala.

On y est. Monsieur de Plus en Plus Bientôt Premier est à Paris. Qu'est-ce que je suis conteeeeeente ! Et lui aussi je le vois bien. Il sait que pour moi ça sera la première fois et aujourd'hui je me rends compte rétrospectivement que ça lui fichait la trouille à lui aussi, et que vingt ans ben c'est pas bien vieux ! « Tu as peur ? » « Oui, un peu. » « Ben alors, juste un câlin. » Et je m'endormais dans ses bras. Et la scène se reproduisit un certain nombre de fois, jusqu'à ce que je me dise que ça n'aurait jamais de fin si je continuais à répondre oui à chaque fois. Alors un jour j'ai dit « Non, pas du tout peur. » Spa la peine de faire du théâtre si on est pas capable d'assurer une impro aussi basique hein.

Ça m'a même pas fait mal. Ni la première ni les autres fois. Mais je n'ai pas bien compris pourquoi ça mobilisait autant d'encre, de salive (tssssst, esprits mal tournés !) et de conciliablules des garçons entre eux et des filles entre elles. Il manquait un ingrédient, le lâcher-prise, et celui-là m'a fallu du temps pour le trouver. Beaucoup de temps. Et pas avec Monsieur Premier. Pourtant je l'aimais beaucoup très fort. Et il avait les yeux de Simone Signoret.

Notes

[1] © Xave. Je lui pique cette expression que je suis amoureuse de.

Je ne me raconte pas

Je ne me raconte pas, ne croyez pas ça. Vous ne me connaissez pas. Sait-on à quel tableau appartiennent 46 pièces d'un puzzle de 10 000, même bien réparties ?

Ou peut-être : les couleurs dominantes.

dimanche 10 décembre 2006

1977:17 à donf

Automne. Autodissolution des Brins d'Filles. Trop peu d'entre nous sont motivées pour continuer, trop de dissensions aussi. Certaines sont parties avec fracas, d'autres ont laissé passer plusieurs répétitions de suite sans venir. L'étincelle n'est plus là, c'est évident. Mais punaise dans cette aventure de presque deux ans, qu'est-ce qu'on s'est marrées, qu'est-ce que je me suis éclatée !

L'idée nous était venue en troisième lors des coordinations des groupes femmes lycéens : fonder une troupe de théâtre et aller jouer dans les lycées, les manifs, la rue, les salles de spectacle qui voudraient bien de nous. Ça nous semblait quand même bien plus rigolo que les réunions et bien plus créatif qu'un nième tract que personne ne lit jamais. L'idée ne devait pas être mauvaise puisque parallèlement à notre troupe, une autre s'était constituée. Mais elles avaient choisi de répéter et jouer une vraie pièce tandis que nous écrivions nous-mêmes nos sketches et nos chansons. C'était sûrement un peu potache mais nous remportions un joli succès dans les soirées enfumées.

Le théâtre militant était en ses années de gloire, nous nous baladions avec des bouquins d'Augusto Boal et son théâtre invisible, passions nos soirées au théâtre Dunois (le vrai, l'originel, pas celui qui a été « reporté » rue du Chevaleret après la démolition)[1] [2]. Nous n'avions donc aucun mal à trouver des salles où jouer et comme tous les spectacles étaient gratuits on ne risquait pas de se bagarrer pour l'emploi des recettes. Les établissements scolaires étaient également beaucoup moins fermés qu'aujourd'hui et nous avions réussi à jouer dans plusieurs lycées parisiens.

Sûr, les représentations on aimait bien, mais là où on se régalait vraiment c'était avant le spectacle : les impros préparatoires à l'écriture, les chansons détournées, les recherches de musiques adaptées, les week-ends de « travail » ici et là, les fous-rires entre nous, les fous-rires des anecdotes : nous étions allées, un soir avant de jouer, dîner à la cafét' du Casino rue Nationale, les quatorze nénettes parlant fort et riant tout autant. A la table d'à côté une paire de gars attablés, et l'un d'eux qui demande « Vous êtes toutes seules ? » « Rha non ! il est trop beau celui-là : on est quatorze et il nous demande si nous sommes toutes seules ! on le garde les filles, c'est un collector !! » et zou ! c'était dans le spectacle du soir même.

Si c'est pas du shaker ça...

Je n'ai pas tout à fait abandonné le théâtre après ça. L'année suivante, en terminale avec une bande de potes (mixte ;)) nous avons créé un « club autogéré » dans le club théâtre du lycée. Entendez par là : on choisit nous-mêmes la pièce, on répète sans profs et on joue quand on veut. La prof en charge du club était plutôt ouverte. Elle nous laissa faire à notre idée. Et puis on avait plein de temps pour répéter (le quoi ? le bac ? ah euh... nan mais ça va j'ai plein de points d'avance en français, t'inquiète maman.)

On a choisi Mistero buffo, de Dario Fo. J'y jouais plusieurs personnages, et celui qui me fit recevoir de grands compliments c'était... La Mort ;)

Notes

[1] Hi hi, comment on « proprifie » l'histoire avec un délicat famille de musiciens explorateurs de champs nouveaux. Tu parles, un repaire d'agités gauchos avec au moins autant de théâtre à sketches que de jazz à la création ! ;)

[2] ou à la Cartoucherie de Vincennes... Un peu trop pro pour nous la Cartoucherie, mais bien quand même

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