Sablier du jeudi bis
Par Kozlika le vendredi 3 juin 2005, 13:22 - Lien permanent
Zou ! On ne va pas se faire des noeuds au cervelet pour ce qui est avant tout un jeu. Je rouvre le sablier du jeudi jusqu'à ce soir 22 heures. Vous pourrez à votre choix utiliser l'une ou l'autre - ou les deux - accroches du Sablier du jeudi. Ce qui valide aussi les participations de Samantdi et Obni.
Commentaires
Très bonne idée Mme la dictatrice. Vous êtes vraiment un despote éclairé :-D
j'arrive trop tard pour participer... je prendrai certainement le sablier suivant... vous pouvez puisser dans mes textes si cela vous dit.... faut fouiller un peu parce qu'il y a vraiment de tout!!! touillez dans les boites...
en tout cas cette idée est merveilleuse et merci arcadia de nous avoir dirigé ici!
Comment ça trop tard ? Pas du tout, on joue n'importe quel jour et pas obligatoirement toute la semaine, allez zou, le sablier du vendredi vient de sortir !
Ce jeudi 2
Chère Linh Bâ,
Merci pour votre longue lettre, dont le contenu m’a beaucoup touché. Et le contenant aussi :quelle émotion de recevoir une telle lettre « IRL » avec du papier, une enveloppe, des timbres, mon nom calligraphié de votre précise écriture – en l’ouvrant, j’ai même un instant crû respirer cette odeur de HaNoï que j’aime tant.
Je dois vous avouer que j’ai été surpris par le choix que vous avez fait. Quand je vous avais proposé de fouiller dans ma photothèque sur le Net, je n’avais pas imaginé une seconde que vous retiendriez le portrait de ce jeune garçon ! vous avez dû fouiller loin dans les dossiers et les sous-dossiers : je ne me rappelle même pas à quel endroit elle était classée. Et pour répondre tout de suite à votre dernière question, je vous avoue que je ne me rappelle pas très bien d’ou elle vient. Il me semble que c’est une photo que j’ai prise sur le site d’une amie ; et avant de terminer cette lettre, je tenterai de la joindre pour le lui demander. Ainsi, vous serez rassurée, et vous pourrez la créditer pour votre exposition.
J’ai surtout été intrigué par l’insistance que vous mettez dans votre lettre à me convaincre du caractère très particulier de ce portrait. Votre lettre lue, je suis allé aussitôt le re-contempler sur mon écran, ainsi que vous me le conseillez. D’accord, j’ai sans doute raté quelque chose. J’avais trouvé cette photo ; je l’avais rangée dans un coin : c’est sans doute qu’un reste d’instinct avait compris en moi qu’elle était particulière ; mais je n’y avais pas accordé plus d’attention que cela.
Oui, vous avez sans doute raison. Il ya peut être, cette « lumière de Latour », comme vous dites, cette « géométrie de Léonard », et, mais là vous allez loin, une « matière à la Poussin » : j’admire vos références et votre immense culture ! mais prétendre que la « matière » d’une photo se rapproche de l’ « épaisse transparence » de ce peintre que j’aime ! c’est audacieux !
J’ai regardé ce portrait avec attention. Oui, je suis d’accord avec vous, il contient « les règles » de l’œuvre d’art au sens ou vous l’entendez. Peut importe qu’il s’agisse d’un jeune garçon :les masses, la lumière, la construction ; tout ceci dont nous ne percevons consciemment qu’une minuscule partie est là, sans doute. C’est le même type de contemplation que devant une peinture établie comme chef d’œuvre : on ne sait pas dire « pourquoi », mais on peut dire que « ça fonctionne ». On reste saisi ; et on sera saisi, désormais, chaque fois qu’on y reviendra.
Mais croyez vous vraiment que ce soit un grand photographe qui l’ai faite ?
Puisque vous m’avez attiré l’œil sur cette photo, je voudrais vous rappeler notre conversation, après cette longue et passionnante visite, rappelez vous, de votre Musée ethnographique. J’avais été très frappé par l’immobilité des visages de ces tribus du Nord, dont les portraits couvrent les murs. Et, essayant de m’expliquer, je vous avais parlé de « visages plats ». Vous aviez eu un mouvement de retrait, prête à me soupçonner d’une forme subtile de racisme (le symétrique de ce que vous autres asiatiques dites à propos de nous, européens, en nous traitant de « longs nez » !). En réalité, et vous m’avez fait crédit, je voulais exprimer le malaise que l’on ressent devant ces visages immobiles ; qui, même dans la vie quotidienne du village, n’expriment aucun sentiment visible ; aucune passion, aucun accueil au photographe par le sourire, aucune tristesse non plus. Bref, des gens impassibles. Plats, dans ce sens.
Puisque vous me demandez mon avis, ne pensez-vous pas que l’attrait que vous avez ressenti « de façon foudroyante », écrivez vous, pour ce portrait vient de ce qu’il exprime un sentiment visible ; un sentiment à la façon occidentale : mis en spectacle ? Et que même si vous soutenez de bonne foi n’en admirer que les formes, la lumière et les volumes, c’est en réalité le jeune garçon que vous aimez ?
Jeune garçon parfait d’ailleurs ! Il est à cet âge idéal de l’ambiguïté. Il conserve quelques traits de bébé, avec tout l’aspect sans sexe des bébés. Et il a d’autres traits qui sont ceux d’un petit homme. Il projette sur vous un blues, ou une tristesse (il a froid ? il sort du bain ? on l’a réveillé ?) qui vous font « fondre » devant cette douceur. Non que je vous soupçonne de confusion des sentiments : je vous sais l’œil suffisamment acéré !
vendredi 3
Hé bien, voilà qui va à la fois vous décevoir et vous rassurer. J'ai eu mon amie au téléphone. Non, ce n’est pas de l’art –ou c’est de l’art involontaire. Non, cette photo n’est pas l’œuvre du « photographe génial » que vous cherchez à reconnaître. Oui, c’est juste un jeune garçon triste, et il y a de quoi. Le portrait qui vous a tant impressionné est celui du fils d’une amie (ou plutôt d’une amie d’une amie : je la connais très peu) dont le père est mort.
Désolé de vous apprendre cette « mauvaise » nouvelle : c’est bien un garçon triste. C’est bien un message explicite. Maintenant que je vous ai révélé ceci, je vous imagine vous tourner aussitôt vers cette photo que vous admirez tant. Vous projetez sur elle et sur ce jeune homme les sentiments de compassion que vous n’éprouviez pas pour l’œuvre d’art. La distance et la froide admiration ont disparu. On ne se pose même plus la question de savoir s’il y a plus de tristesse que de blues dans sa pose. On ne s’interroge plus sur son âge, sur ses raisons…
Et je vais vous apprendre pire encore : mon amie ne sait pas si cette photo a été prise quelques temps avant ou après la mort du père. Donc vous ne saurez pas si c’est de la tristesse, ou juste un coup de blues, ou un petit garçon pensif.
Vous ne saurez jamais si cette photo raconte une anecdote, ou si c’est la représentation (voulue) de l’Enfance Brisée.
Vous vous rappelez sans doute combien j’aime les visages. En peinture, au cinéma, dans la réalité ; et moi qui ne suis en rien un artiste, contrairement à vous, je n’y vois que des « frères humains » et j’y scrute cette fraternité « IRL » --si je puis dire ! C’est peut être pourquoi je n’avais vu qu’un visage dans cette photo ?
Adieu donc, en tant pis pour votre déception. Si vous avez le temps, en souvenir de nos promenades, passez donc à la Pagode du Lac de l’Ouest. Déposez pour moi, comme tout le monde, un bâton d’encens et quelques billets de fausse monnaie aux pieds de la statue. J’ai tellement aimé les heures passées la bas en votre compagnie, regardant prier ces vieilles dames aux visages chiffonnés par les rides.
A bientôt, j’espère, sur le Net, bien sûr, mais par lettre c’est encore mieux. Présentez mes hommages respectueux à votre mère.
Bien à vous,
Pfiou ! Baba je suis...
merci, c'était fait pour !
:-)
A vrai dire, j'ai passé des heures à me demander POURQUOI mon premier réflexe avait été de refuser !