Antigone - Henry Bauchau
Par Kozlika le mardi 17 août 2004, 20:56 - Lien permanent
«Nous préparons le repas ensemble et mangeons gaiement dans le jardin. Au moment où je m'apprête à tout ranger, la voix de K. s'élève, merveilleusement inattendue. On ne sait si c'est une voix d'enfant, de très jeune fille ou celle d'un homme qui ne chanterait pas avec ses cordes vocales mais avec les racines de l'arbre de l'amour. (...)
Cette voix inconnue est pourtant celle que je connais depuis toujours, celle où je me sens comprise, la seule que je suis certaine de comprendre. Sur ses sons incroyablement élevés, je sens mon esprit traverser les portes inaccessibles. Je me laisse glisser sur le sol encore chaud et Ismène fait de même. Nos mains se rejoignent, nous sommes heureuses d'être protégées l'une par l'autre de l'excès de bonheur que nous apporte la voix. Elle traverse nos yeux fermés et par les canaux enchantés de l'oreille descend vers le coeur dont le muscle ardent s'accélère. Nous ouvrons totalement nos poumons à l'absence et à la mémoire d'Œdipe, à toutes les morts et à toutes les naissances qui se préparent sous le ciel enflammé.
A la longue la voix de K. s'affaiblit, trébuche et se perd dans un accès de toux. Je m'inquiète, je voudrais soulager K., mais pas plus qu'Ismène je ne puis quitter déjà l'état de sérénité bienheureuse dans lequel je suis plongée. Je tourne la tête vers Ismène, que ma sœur est belle, je crois voir sur son corps un reflet de la gloire qui était dans la voix et qui est toujours dans le ciel. Je lui dis :
"Comme tu brilles."
Elle répond : "Toi aussi, c'est la musique qui est entrée en nous."
K. est assis au pied d'un arbre, il tousse. Nous voyons qu'il est épuisé et très pâle. Nous le relevons et le ramenons à la maison. Ismène lui dit : "Tu as été imprudent. Quel bonheur tu nous a donné, mais tu as chanté trop longtemps."
Entre ses accès de toux, un sourire mince et radieux flotte sur les lèvres de K. Il murmure :
"Est-ce qu'on peut arrêter, est-ce qu'on peut mesurer le temps du bonheur ?"»
Henry Bauchau - Antigone
Commentaires
Un texte magnifique ! Merci de me donner l'occasion de découvrir Bauchau, dont j'avais seulement entendu parler. Je ne m'étais pas empressée de le lire car je craignais une énième relecture "scolaire" d'Antigone, et je découvre grâce à cet extrait une écriture magnifique.
PS : je me lance demain dans l'installation de Dotclear, je vais donc venir souvent dans les parages du "petit Dotclear illustré"...
Amitiés
Pour la rosée qui tremble
Au calice des fleurs
De n’être pas aimée
Et ressemble à ton cœur
Je t’aime
Pour le doigt de la pluie
Au clavecin de l’étang
Jouant page de lune
Et ressemble à ton chant
Je t ‘aime
Pour l’aube qui balance
Sur le fil de d’horizon
Lumineuse et fragile
Et ressemble
À ton front
Je t’aime
Pour l’aurore légère
Qu’un oiseau fait frémir
En battant de l’aile
Et ressemble à ton rire
Je t’aime
Pour le jour qui se lève
Et dentelle le bois
Au point de la lumière
Et ressemble à ta joie
Je t’aime
Pour le jour qui revient
D’une nuit sans amour
Et ressemble déjà
Ressemble à ton retour
Je t’aime
Pour la porte qui s’ouvre
Pour le cri qui jaillit
Ensemble de deux cœurs
Et ressemble à ce cri
Je t’aime
Je t’aime
Je t’aime.
Jacques Brel
Venu par ici en passant par ODB... (pourquoi ne parles-tu jamais de ton blog là-bas ?). Ma contribution :
« Elle m'est sacrée. Tout désir se tait en sa présence. Je ne sais ce qui se passe en moi lorsque je suis près d'elle ; j'ai le sentiment que mon âme palpite dans tous mes nerfs. Elle connaît une mélodie qu'elle joue sur son clavecin avec la puissance magique d'un ange, air favori et il me soulage en me libérant de toute peine, de tout trouble, de toute idée noire, dès qu'elle en attaque la première note.
De tout ce qu'on raconte sur le pouvoir merveilleux de l'ancienne musique, rien n'est invraisemblable pour moi, quand je vois à quel point ce simple chant s'empare de moi. Et comme elle sait le jouer à propos, parfois en des moments où je me logerais volontiers une balle dans la tête ! Alors l'égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent et de nouveau je respire plus librement. »
Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (16 juillet)
Etourdissement : aucun de "mes" mots ne saurait décrire l'émotion que je ressens en VOUS lisant ce matin : putain, c'est beau, ça prend racine dans le ventre et ça monte au coeur, aux poumons à la tête, jusqu'au ciel...et l'on est un, et l'on communique avec un TOUT par delà l'espace et le temps, VIBRATION, tremblements : communauté d'esprit et de sens, on se tient la main, si fort, si fort...voilà, maintenant j'ai la gorge toute chose, c'est malin ;-)
Slangoslam -> C'est rien, ça va passer ;-)
Allez hop ! Une autre :
« Et puis ce fameux soir, qui était un mardi glacial et sans vent, cette voix s'éleva de leur silence, pareille à la lune au-dessus de l'infini des champs de neige. L'éclair d'un instant, le temps d'une phrase, Daniel crut ce chant irréel jailli de l'intérieur de son être, tellement il était parfait, au-delà du possible, sur le point de révéler ce qui doit à jamais demeurer inexprimable, un désespoir qui se mettait à embaumer, tel un parfum coûteux, l'air fétide du dortoir.
Il s'emparait de chaque âme, la réduisait en cendres d'un seul souffle, comme le souffle d'une désintégration nucléaire, rassemblait les esprits dans une communion de connaissance intolérable et désirable, une communion qui était ce chant même, ne pouvait en être dissociée, au point qu'ils l'écoutaient gonfler et refluer comme s'il provenait du chœur de leurs cœurs mortels, poussé à s'exprimer par ce chant. Ils l'écoutaient et défaillaient.
Puis le chant cessa.
Un instant encore le silence sembla prolonger le chant, mais même ce vertige finit par disparaître. Daniel respira, et le panache exhalé par son propre souffle était bien le sien. il était seul dans son corps, seul dans une pièce froide. »
Thomas Dish, Sur les ailes du chant
Voui, voui, c'est passé le vertige : ouf : ça m'a tourné la tête :-), je ne sais pas pourquoi, mais les mots partagés ont encore plus d'effet ...là, c'était la claque matinale, trop d'émotion d'un coup dans mon bol de café ;-)
Oooooooh, mais dis donc...
J'ai bien fait de passer par là ! Tu nous sors des textes beaux comme l'Antique, tu parles d'arrêter de fumer, tu t'achète des talons aiguilles (mais pourquoi n'as-tu pas mentionné ces deux petites choses beaucoup plus légères et dans lesquelles tu es certainement très photogénique que tu as acheté à Toulouse ?).............
Tu nous caches quelque choses ???
Allez, bisous ! J'ai rien vu, rien entendu... Je retourne à mes chères études...
Lise
Là, franchement, Lise tu éveille ma curiosité. C'est quoi Koz????
Ma nouvelle paire de chaussettes de ski...
J’ai envie à nouveau de vivre,
Vivre intensément,
Vivre doucement,
Bercée par la vague languissante de l’émoi
Vivre, vivre
Pour de vrai,
Vivre chaque instant
Comme s’il était le dernier et le premier
Vivre avec moi
Vivre vivre
Aimer et être aimée
Recevoir sans arrière-pensée
Vivre en un jour toutes mes vies
Vivre, vivre
Sans destruction, sans violence,
Vivre pour vivre
Et non pour survivre
Si j'en ai le courage je te dirai un jour de qui est ce poème
Je crois que je le sais... Merci Laurence.
Pour ma part, Antigone est un personnage qui me touche, depuis la découverte de l'Antigone d'Anouilh à l'école comme tout le monde. J'en ai d'ailleurs fait mon pseudo et le titre de mon propre blog créé depuis peu. Antigone ou le courage de dire non ! L'Antigone de Bauchau est également un livre qui me parle beaucoup. Je vous recommande aussi "Oedipe sur la route".