Kozeries en dilettante

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lundi 12 février 2007

Ma vie de bureau (4)

(Si vous avez raté le début, il est temps de lire les épisode 1, épisode 2 et épisode 3.)

Le juron qui m'échappa tandis que je me penchais pour ramasser le bloc-notes fit se retourner Angelo.

« C'est rien, le rassurai-je, ma main gauche qui me joue des tours depuis une blessure. Un « n » ou deux à Achetoni ?

– Un seul.

– OK. De quelle ville exactement au Massachusetts ?

– Boston.

– Très bien. Poursuivez votre récit. Vous disiez que les ennuis ont commencé quand Papa a découvert le pot aux roses. C'est bizarre qu'il ait parlé d'abord à sa fille, après tout vous étiez son employé, on pourrait imaginer qu'il aurait commencé par vous fiche à la porte ?

– C'est-à-dire que comme je vous disais, il n'a pas vraiment cru qu'il y avait quelque chose entre Lucy et moi, seulement que sa fille le faisait tourner en bourrique. J'étais dans la pièce à côté quand il lui a parlé, comme d'habitude, et il se fichait bien que j'entende puisqu'il ne prenait pas ça au sérieux. Il voulait simplement qu'elle arrête de le faire marcher. Dès qu'elle lui a dit qu'on était fiancés, j'ai compris qu'il ne fallait pas rester dans les parages et j'ai filé. Dans mon idée on se serait enfuis secrètement et on serait allés se marier en Europe, loin de Boston. Mais c'était sans compter d'une part sur la tête de mule de Lucy et d'autre part sur sa méconnaissance des "affaires" de son père.

- Hum... je vois. Quand vous disiez "import-export", vous parliez d'un genre un peu particulier...

– Voilà.

- Moué, vous êtes peut-être moins bête que vous n'en avez l'air mais vous n'êtes pas très malin non plus d'aller vous frotter aux jeunes filles de bonne famille de l'"import-export" hein... Ne me dites pas que vous fricotiez avec ces Italiens qui sont passés sur la chaise il y a six ans pendant que vous y étiez ?

– Non non, on n'a jamais fait d'affaires avec eux. D'ailleurs je ne sais pas où ils sont allés chercher que ces gars-là avaient quelque chose à voir dans le braquage, j'avais jamais entendu parler d'eux avant.

– La politique c'est parfois plus risqué que l'import-export... Mais revenons à votre histoire. Vous êtes donc parti de chez votre belle et... ?

- J'ai filé chez moi prendre quelques affaires. Je voulais m'éloigner le temps de savoir dans quel état d'esprit était le patron et si je pouvais rattraper le coup en prétendant que Lucy avait en effet tout inventé pour agacer son père et retrouver ma place puis organiser notre fuite. Je me disais qu'il était temps aussi d'expliquer à Lucy que son papa ne vendait pas que des jambons de Parme...

« J'avais été trop optimiste sur l'aveuglement d'un père vis-à-vis de sa fille. Je n'avais pas atteint mon appartement depuis cinq minutes que Bart et Al, deux hommes de son équipe rapprochée, étaient à la porte de chez moi. De bonnes brutes, avec lesquelles je m'entendais plutôt bien parce qu'on est du même village piémontais mais qui n'étaient pas là pour taper un poker. Le boss avait demandé ma peau, je l'ai compris à la tête qu'ils faisaient quand j'ai ouvert la porte. J'ai essayé de les convaincre que Lucy avait raconté n'importe quoi, qu'elle l'avouerait bientôt à son père et qu'à ce moment-là il serait content que je reprenne mon poste. Ça ils étaient bien convaincus que Lucy racontait des salades mais encore plus convaincus que le patron ne leur pardonnerait pas d'avoir désobéi. Alors je leur ai proposé de disparaître à l'autre bout du pays, qu'ils n'entendraient plus jamais parler de moi, que de toutes façons je n'avais aucun intérêt à faire savoir que j'étais vivant ni au père ni à la fille qui s'était servie de moi pour baratiner son paternel.

« Ils ont fini par se laisser convaincre. Je crois que pour une fois mon physique avantageux m'a bien servi. Ils m'ont mis dans un train et sont rentrés annoncer au patron qu'ils m'avaient collé sous les rails et non pas dans le wagon. Et Achetoni a pu annoncer à sa fille le terrible accident dont j'avais été victime et l'envoyer se reposer à la mer, à Cape Cod. »

hopper.cape-cod-afternoon.jpg

Il fit glisser une photo vers moi.

« Elle est dans cette maison. Je ne peux pas y aller, c'est trop risqué pour elle et pour moi. Accepteriez-vous de vous y rendre et de lui transmettre un message de ma part ?

– Mmmm, ça me semble très risqué compte tenu de ce que vous m'avez raconté. Et puis il faudrait qu'elle me croie.

- Elle vous croira, je vous dirai quoi lui dire. Des choses que seuls elle et moi pouvons savoir. Et pour les risques, je suis sûr que vous pouvez trouver un moyen de prendre contact avec elle discrètement et j'ai de quoi payer vous savez. Je n'ai pratiquement jamais rien dépensé de ma paie depuis toutes ces années. Pour en faire quoi ? »

Il sortit d'une autre poche une impressionnante liasse de billets qu'il déposa sur mon bureau. Eh bien, même petit gradé dans les affaires on ramassait une jolie mise ma foi !

« Ça pourrait se faire. Vous m'êtes sympathique... et honnêtement j'ai besoin d'argent. Ça serait quoi le message ?

dyptique3-4.jpg

Il plaça la deuxième photo sur mon bureau.

– Qu'elle peut me retrouver là, à Greenville dans le Maine, dès qu'elle pourra s'enfuir. Montrez-lui la photo, elle saura que vous ne mentez pas. On a souvent rêvé nous établir là-bas, au milieu des épicéas. Elle vous dira aussi sous quel nom je dois nous inscrire à l'hôtel Blair Hill Inn, comme ça je serai sûr que vous lui avez transmis mon message. Elle a peut-être compris toute seule que mon accident tombait avec une coïncidence troublante et commencé à envisager les activités de son père en additionnant deux et deux. Et sinon vous le lui expliquerez.

_ Ça me va. Je pars demain. »

J'hésitai quelques secondes. Puis je partageai le paquet de billets en deux.

« Gardez l'autre moitié. Vous me l'enverrez quand vous aurez retrouvé votre fiancée. »

Il se leva et me tendit une poignée de main ferme :

« Entendu. Merci. Merci beaucoup. Je reste dans les parages. Téléphonez dans ce bar (il me donna un nom et un numéro de téléphone) et transmettez-moi le message de Lucy dès que vous aurez pu la voir. »

Je le raccompagnai jusqu'à la porte.

« Merci, merci », prononça-t-il encore la gorge nouée avant de sortir.

Je me tournai vers Christiane : « Réservez-nous une chambre pour Mr. and Mrs. Hopper. Nous partons demain pour Cape Cod.

« Cape Cod ? Mais c'est à deux mille kilomètres au moins !

– Deux mille trois cents. Et ne vous inquiétez pas pour les frais, on vient de faire une jolie rentrée d'argent. »

Ça ne suffirait pas à couvrir toutes les dettes mais je pourrais au moins payer ma secrétaire. Au moins si je devais fermer la boutique ça serait proprement. Je l'abandonnai à son sourire extasié et retournai m'assoir derrière mon bureau, fis basculer le dossier du fauteuil et tapotai des doigts sur le sous-main en contemplant successivement les deux photos - il avait rempoché celle de sa dulcinée - et la pile de billets verts.

Je restai ainsi un bon moment puis je décrochai mon téléphone et composai le numéro de téléphone de mon frère.

« C'est moi. Ton petit frère bien aimé. J'ai reçu ta lettre.

– Et ?

– Je peux passer ce soir ? Ça marche toujours bien tes affaires ? Je crois que je pourrais te donner un coup de pouce avec ton associé.

– Ah ! Enfin ! Oui oui, passe donc ce soir, je t'attendrai à la maison. »

Je raccrochai et contemplai mon reflet dans la fenêtre en face de mon bureau. Qu'allais-je dire à mon frère ce soir ? Je n'en savais encore rien à vrai dire. La peste soit de mes atermoiements.

(A suivre, sans doute.)

Photo Antoine, participation aux soldes des Dytpiques, saison 3, chez Akynou.

lundi 29 janvier 2007

Ma vie de bureau (2)

Christiane s'empressa de refermer le tiroir. Sortant de mon bureau elle me jeta un regard impérieux avec un geste du menton en direction du premier feuillet de la lettre de mon frère que j'avais jeté à terre. A travers la porte qu'elle avait refermée, je l'entendis accueillir le visiteur tandis que je fourrais la lettre sous le sous-main et éparpillais quelques vieux dossiers sur mon bureau.

Christiane m'appela sur la ligne intérieure. Elle trouvait que ça faisait plus professionnel de procéder ainsi et je discutais le moins souvent possible ses lubies. Je décrochai le combiné.

« Excusez-moi de vous déranger, monsieur, mais il y a là quelqu'un qui sollicite un entretien si vous pouviez lui consacrer quelques minutes. Puis-je le faire entrer ? »

Mon choix fut restreint : elle raccrocha sans attendre la réponse. Elle devait redouter qu'un accès de folie me saisisse brutalement et me fasse refuser une potentielle source de revenus.

L'homme qu'elle fit entrer aurait pu sans peine doubler King-Kong pendant ses pauses café sur le tournage du nouveau film que j'étais allé voir hier soir pour meubler une soirée de plus en solitaire. Malheureusement il était venu sans Fray Wray, ce qui lui ôtait beaucoup de son charme. Je l'invitai à s'asseoir sur la chaise que j'avais tirée en hâte pendant que Christiane était allée lui ouvrir.

King Kong regardait obstinément ses mains dont il croisait et décroisait les doigts nerveusement, se râcla la gorge, s'agita sur sa chaise. J'interrogeai Christiane du regard qui me fit comprendre d'un haussement d'épaules qu'elle n'en savait pas plus. Je lui fis signe de sortir. Notre homme était peut-être venu pour une affaire trop délicate pour être évoquée autrement qu'en tête à tête.

Rompant le silence qui commençait moi-même à m'embarrasser, je refis les présentations et l'invitai à me faire part des raisons de sa visite.

« Je n'aurais pas dû venir », finit-il par lâcher dans un souffle, s'apprêtant à se relever. Mais si le poids de mon interlocuteur me dissuadait de tenter de le faire parler de force, la pensée de devoir expliquer à Christiane qu'un potentiel client avait tourné les talons sans lâcher le moindre billet était bien plus terrifiante et me conduisit à ne pas le laisser s'enfuir sans essayer de le retenir.

« C'est normal. Faire appel à un détective est toujours une affaire délicate. On hésite, on tergiverse. Il y a du pour et il y a du contre. Si vous me disiez juste ce qui vous amenait ici ? Rien ne vous obligera à me confier l'affaire si vous y renoncez et je suis tenu par le secret professionnel. »

Ce type devait être capable de faire face lui-même à des menaces de son bookmaker ou d'un quelconque concurrent. Je me demandais bien ce qui avait pu l'amener ici.

alibabaoIl releva la tête et se rassit. Puis il fouilla dans la poche intérieure de son veston et déposa avec précautions une photo sur mon bureau qu'il fit glisser vers moi[1].

« Je veux la retrouver. Je veux retrouver Lucy.
– Votre sœur ?
– Ma fiancée. »

Il reprit. Plus fort. Il me regardait droit dans les yeux, presque féroce.

« Ma fiancée. Lucy. »

Saperlipopette, un amoureux éconduit ! Si je m'attendais à ça. Tu parles qu'elle avait dû filer grand train la donzelle quand elle avait compris que l'ostrogoth se la racontait à son sujet...

« Vous euh... vous vous êtes disputés ? » Je tâchais de faire preuve d'un minimum de politesse avant de pousser le gars dehors. Du diable si j'avais à ce point besoin de fric que j'irais chercher une jolie chose comme ça et la ramener par la peau du cou à ce mastodonte.

« Non, pas disputés. Jamais disputés. Ils me l'ont enlevée. Sa famille. Quand elle leur a dit qu'ils pouvaient dire ce qu'ils voulaient, qu'on allait se marier ils l'ont envoyée à l'autre bout du pays dans la famille.

– Et elle n'a pas trouvé moyen de revenir ? »

Il avait l'air de croire à son histoire, le gars. Je pouvais peut-être l'amener doucement à comprendre si sa cervelle n'était pas complètement noyée sous la graisse.

« Elle n'a pas cherché à revenir. Elle croit que je suis mort. »

Hein ? Houla on avait rétrogradé de King Kong au mélo muet directement là. A défaut de pouvoir me gratter la tête, je toussai en cherchant quoi répondre.

« Je n'aurais pas dû venir », reprit-il en soupirant. Et soudain libéré il ajouta : « Vous ne me croyez pas. C'est normal, moi même je n'ai pas cru tout de suite qu'une femme aussi extraordinaire pouvait aimer une bête de foire dans mon genre. Il lui a fallu du temps pour me convaincre du contraire. Et pourtant j'ai toujours su qu'elle ne m'a jamais pris pour un idiot. Pas comme les autres. Pas comme vous, avec vos dossiers qui datent de six mois sur votre bureau, votre secrétaire qui fait semblant d'avoir mille choses à faire mais qui n'a pas la moindre lettre en cours dans la machine à écrire ni d'enveloppe en attente dans le courrier à expédier. On m'a toujours pris pour un imbécile parce que je suis gros et poilu. Et parce que je suis timide et maladroit, ce qui n'arrange rien. Vous imaginez vous tous que les poils poussent aussi vers l'intérieur et que la graisse empêche le cerveau de fonctionner ? »

Je me retins de lui dire que c'était précisément l'image qui s'était présentée à moi. Je ne sais pas pourquoi, j'avais l'intuition que ça ne le ferait pas rire. Et puis je pensais à mon frère qui me m'avait jamais pris au sérieux tant j'étais étrange à ses yeux. Ce type et sa colère commençaient à attirer ma sympathie.

Je tendis la main vers la photo. Il sourit. « Cette photo, c'est la seule que j'ai d'elle. C'est moi qui l'ai prise avec son appareil photo. Pataud comme je suis je n'ai évidemment réussi qu'à faire une photo floue. Mais quand elle l'a rapportée de chez le photographe elle m'a dit que c'était la photo la plus fidèle qu'on aie jamais faite d'elle. Que cette photo c'était elle, exactement elle. Et que j'étais le seul à pouvoir faire des photos comme ça. »

Ah mais si ce gars jouait en plus sur ma fibre de midinette, j'étais perdu ! Je levai les mains en signe de reddition. « OK, je vous crois. Racontez-moi tout. »

A suivre

Participation aux soldes des Diptyques d'Akynou. Photo Alibaba0.

Notes

[1] Note aux pinailleurs : viendez pas m'embêter avec la vérité historique, le gars a passé des heures à colorier à la main la photo, voilà tout ;)

samedi 27 janvier 2007

Ma vie de bureau (1)

office Christiane rangeait des dossiers. J'adore quand elle range des dossiers dans mon bureau. Ça n'aide pas à ma concentration mais compte tenu de l'activité débordante que nous avons en ce moment ça n'est pas bien grave. Je peux comme ce jour-là surveiller le reflet de sa jolie robe bleue et des formes qu'elle moule à la perfection dans le verre de ma lampe de bureau.

Evidemment comme les dossiers qu'elle rangeait étaient pour le deuxième tiroir, le plus plein, celui des factures impayées, elle me jetait un regard peu amène et je la sentais prête à une nième récrimination au sujet de ses salaires impayés. Je soupirai intérieurement. Une fille capable de rester chez un patron avec quatre mois de salaire en retard, juste pour ne pas le laisser tomber pendant sa chute, aurait mérité plus qu'une autre que non seulement je la paie mais encore que je lui double son salaire. Je lui aurais bien proposé un arrangement en nature mais le souvenir cuisant de ma dernière tentative m'en dissuadait.

Je tâchai de me concentrer sur la lecture de la lettre que m'avait envoyée mon frère. Oh il ne me refusait pas son aide, bien trop content d'en profiter pour me rappeler combien je m'étais trompé en choisissant cette « activité » (métier, ça lui aurait arraché la gueule) de détective. Et il me proposait une fois de plus de venir travailler pour lui une fois que ma petite crise d'indépendance serait passée et que je deviendrais enfin raisonnable. « Viens chercher cette somme à la maison, nous discuterons tranquillement du calendrier de ton indispensable reconversion. »

Une reconversion chez mon frère ? Je nous imaginais bien tous les deux, lui : donnant des ordres comme il avait toujours essayé de le faire, et moi : n'en faisant qu'à ma tête comme je l'avais toujours fait. Non, le temps n'était pas venu où je pourrais rentrer dans le rang, et je trouverais bien des ressources ailleurs, sans avoir besoin d'en passer par ses cours de morale. J'en trouverais chez... j'en trouverais à... arf.

J'empoignais le combiné téléphonique trônant inutilement sur mon bureau pour le jeter à travers la pièce quand la sonnette de la porte retentit. Ciel ! Un client ?

(à suivre ce soir ou demain)